dimanche 8 juin 2014

Le jus de pomme de Thanh Thuy (première partie)

Aujourd'hui, trois enfants, deux filles et un petit garçon, sont venus du village pour jouer avec Thanh Thuy (prononcez « Tahn Tui »). Tous les quatre se sont précipités vers le coteau derrière notre maison pour y jouer; ils étaient partis depuis environ une heure quand ils sont revenus demander quelque chose à boire. J'ai pris la dernière bouteille de jus de pomme fait maison et j'ai donné un verre plein à chacun en servant Thuy la dernière. Comme sa part provenait du fond de la bouteille, il y avait donc un peu de pulpe dans son verre. Quand elle a remarqué les particules, elle a fait la moue et a refusé de le boire. Aussi, quand les quatre enfants sont retournés à leurs jeux sur la colline, Thuy n'avait rien bu.
Une demi-heure plus tard, alors que j'étais en train de méditer dans ma chambre, je l'ai entendue appeler. Thuy voulait se servir elle-même un verre d'eau fraîche mais, même sur la pointe des pieds, elle n'arrivait pas à atteindre le robinet. Je lui rappelai que son verre de jus de fruit était sur la table et je lui demandai de le boire d'abord. En se tournant vers lui, elle se rendit compte que la pulpe s'était déposée et que le jus semblait clair et délicieux. Elle alla jusqu'à la table et prit le verre à deux mains. Après en avoir bu la moitié, elle le reposa et demanda : « Est-ce un verre différent, Grand-Père Moine ? » (terme habituellement utilisé par les enfants vietnamiens pour s'adresser à un moine choisi par leurs parents comme maître spirituel).


« Non, répondis-je. C'est le même qu'auparavant. Il s'est assis paisiblement pendant un moment, et maintenant, il est transparent et délicieux. » Thuy observa à nouveau le verre. « Il est vraiment bon. Est-ce qu'il t'a imité pour pratiquer la méditation assise, Grand-Père Moine ? » Je ris et lui caressai les cheveux. « Il serait plus juste de dire que j'imite le jus de pomme quand je m'assois. »
Thich Nhat Hanh
« la vision profonde »

" Lorsqu'on sent que l'on se heurte à un problème, il faut cesser d'y réfléchir davantage sans quoi on ne peut pas s'en dépêtrer. Il faut plutôt commencer à penser là où on parvient à s'asseoir confortablement. Il ne faut surtout pas insister ! Les problèmes difficiles doivent se résoudre d'eux-mêmes devant nos yeux."
      Ludwig Wittgenstein, Carnets secrets 1914-1916, 26 novembre 1914
    cité par François Roustang in "Savoir attendre pour que la vie change"...


Pour un jus de pomme bien clair


Emmanuel : Y aurait-il une sorte de principe entropique qui voudrait que le cours naturel des choses aille de l’état «problématique» à l’état «moins problématique» ?
Christine : Qu’est-ce ça signifie, principe entropique ?
Emmanuel : le second principe de la thermodynamique dit que l’entropie d’un système isolé ne peut qu’augmenter. L’entropie est une mesure de l’ordre. Mais attention, l’ordre au sens thermodynamique n’est pas l’ordre au sens général du terme. L’ordre des fils électriques qui se trouvent sous mon lit est d’être enchevêtrés, ainsi donc, quand nous les rangeons bien séparés les uns des autre, nous créons un désordre naturel. 
Christine : Que répond alors la thermodynamique à ta question ? L’ordre est-il d’aller vers du moins problématique ou du plus problématique ?
Philippe Ibars - fontdenimes.midiblogs.com



Emmanuel : il me semble que forcément on va vers du moins problématique… il suffit de prendre une échelle de temps suffisamment grande, et l’on sera dans une situation moins problématique. Mais ce  qui nous intéresse n’est pas à l’échelle de l’univers et dans une durée très grande : on cherche à résoudre un problème limité et dans un temps relativement restreint.

 
Christine : On dirait, à lire Wittgenstein pour qui « Les problèmes difficiles doivent se résoudre d'eux-mêmes devant nos yeux », que c’est aussi comme cela que ça se passe, de l’état problématique à l’état moins problématique, à l’échelle d’une petite personne. François Roustang, qui a repris cette idée, parle même de « dissoudre le problème ». Par contre, ce que je retire de mon expérience, c’est que plus on triture un sac de noeuds, plus les noeuds se resserrent et que plus on passe et repasse en pensée une situation compliquée, plus elle se complique. Mais va courir une demi-heure, et là le principe entropique dont tu parles joue à fond. Le souci apparait plus lointain, moins incisif.
Emmanuel : Et débrouiller un sac de nœuds n’est pas si compliqué quand on le fait tranquillement, dans un moment paisible et quand on est reposé et détendu… beaucoup plus que quand on a envie de pisser ou quand la belle-mère débarque dans cinq minutes.
Hervé : Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un “cours naturel des choses”. Wittgenstein et Roustang disent qu’il convient de laisser le problème se dénouer, ce qui implique une attitude peut-être pas si naturelle chez les êtres humains.
Christine : Pas si naturelle, je suis tout à fait d’accord ! Et d’ailleurs, Roustang l’avance aussi il me semble dans son bouquin “Savoir attendre pour que la vie change”.  
“On ne peut pas faire l'économie du travail de réflexion, on ne peut pas faire l'économie de la pensée et de la compréhension, mais on doit les pousser jusqu'au bout, jusqu'à leur insuffisance, jusqu'à leur éclatement. Faire fonctionner l'intelligence jusqu'au découragement.”
Ca va contre notre idée de départ et le jus de pommes qui allait reposer tranquillement. Roustang dans ce passage avance que de toutes manières on ne pourra pas s’empêcher de touiller le jus de pommes, longuement, avec frénésie et avec la constance de celui qui a une idée quelque part et pas ailleurs. L’idée “quelque part”, il me semble qu’elle est à la fois dans l’impression que si l’on réfléchit vraiment, à fond à fond, on arrivera à retrouver l’ordre des choses, on est dans l’espérance de réussir. Et elle est aussi dans la posture que l’on prend pour cela, on est actif, debout, on se dit qu’on maîtrise les choses, qu’on les affronte, on est “courageux”. C’est important ça, d’être, ou de se sentir courageux. 
Philippe Ibars - fontdenimes.midiblogs.com
Alors c’est vrai que, vu de l’extérieur, celui qui continue de remuer son jus de pommes avec obstination, fort de l’idée que s’il s’y prend bien il va finir par domestiquer les particules de pommes, celui-là peut sembler un peu ridicule, pris dans une action vaine. Pourtant ce n’est pas rien d’agir, ou d’”avoir agi”, de se dire ensuite qu’on a fait tout ce qu’on pouvait. Et j’ai l’impression qu’il faut que tout cela se fasse. La pensée, la compréhension, “on doit les pousser jusqu’au bout” dit Roustang, décourager le courage, épuiser la pensée, voire le corps aussi je crois. Désespérer l’espoir aussi. Alors, autre chose peut commencer, selon Roustang : “Le chemin est celui d'une recherche qui aboutit à l'impasse. Lorsque l'on a désespéré de trouver, la recherche s'arrête dans le désespoir, et c'est ce moment de désespérance qui permet l'illumination. On trouve sans avoir plus à chercher et parce que l'on n'a plus à chercher.” Si l’on n’est pas détourné de notre naturel alors on touille je crois. Et le naturel, ce n’est pas rien, on y est attaché je pense, habitué : on finit par savoir que la recherche mène à l’épuisement, mais on n’en fait pas l’économie. Ou alors peut-être que l’on sait que ce temps de recherche frénétique et désespérée s’apparente à un temps de crise, à un temps de fièvre, qui n’est qu’un symptôme. Comme dans une maladie, il faut attendre, et laisser la fièvre grimper, pour qu’on découvre ensuite quelle maladie “couvait”, comme on dit. Arrive alors le temps du diagnostic, de la critique.  
Hervé : Tes remarques me font penser à la distinction entre chercher et trouver. Très souvent (pas toujours…)  ce n’est pas en cherchant qu’on trouve. Roustang parle, lors d’un déménagement, de la perte d’une traduction qui lui avait coûté beaucoup d’efforts. Il a cherché, cherché… Une nuit, il s’est éveillé, levé, est allé à sa bibliothèque et a sorti sa traduction du rayon où elle se trouvait.
Il fallait ne plus chercher pour trouver, mais aurait-il trouvé s’il n’avait pas d’abord épuisé les voies de la recherche ? Probablement pas...
Emmanuel : Mais je pense à une autre explication. Lorsque nous sommes assis confortablement, en train de regarder une sombre situation problématique, se passerait-il la même chose que lorsque nous nous trouvons dans l’obscurité : les détails du lieu nous apparaissent progressivement, au fur et à mesure que nous nous accoutumons à l’obscurité, que nos pupilles se dilatent (le phénomène est particulièrement frappant au cours d’une nuit étoilée, quand on se trouve loin de toute source lumineuse : le ciel semble se couvrir progressivement d’étoiles… c’est joooooooli).
Philippe Ibars - fontdenimes.midiblogs.com



Christine : Ce qui marche mécaniquement pour le jus de pommes ou les yeux dans le noir ne fonctionne hélas pas pour les problèmes de la vie pourtant. Ce serait trop simple d’attendre que les choses passent, se fassent. Enfin, je dis que c’est simple… On a vu combien c'était tentant de s’agiter dans tous les sens. Ça donne l’impression d’avoir un peu de pouvoir, de réagir, c’est insupportable de subir les choses. S’agiter relève peut-être d’une pensée magique qui fait croire que si l’on ne fait rien ce sera encore pire. Alors ce qui serait central c’est la patience. Et patience, étymologiquement, ça vient de souffrir non ? Pris dans un problème, il me semble alors qu’il s’agirait d’attendre, mais d’une attente qui ne serait pas passivement patiente, mais qui mettrait peut-être dans un état de veille. De veille de quoi, je ne sais pas. Il s’agirait d’attendre sans savoir ce que l’on attend ?
(à suivre...)

mercredi 30 avril 2014

Russell et la marotte féconde (deuxième partie)

la marotte féconde pour la conduite de la vie


Avons-nous besoin de marottes pour vivre ?


Emmanuel : Nous vivons dans l’incertitude. Il me  semble que trouver, ou se créer une ou des marottes, est une solution qui nous aide à avancer sans être terrorisé en permanence. Ce serait la première fonction d’une marotte. Vaut-il mieux en avoir une ou plusieurs ? Je ne crois pas que ce soit essentiel : avec un bouquet de marottes, on peut faire une marotte… L’essentiel dans cette question, et là où se joue sans doute la possibilité de la fécondité, c’est dans le fait de rester ouvert. Et donc de se servir de la marotte pour avancer, mais en faisant attention à ne pas se laisser aveugler.
Hervé : Je vois une autre utilité à nos marottes. Dans la conduite de la vie, il nous revient de forger des convictions sur ce que nous estimons bon de faire, ou de suivre celles que nous transmettent d’autres. Comme le souligne William James dans “La volonté de croire”, “Les questions morales, se présentent immédiatement comme des problèmes dont la solution ne saurait dépendre de la preuve sensible. Un problème moral consiste à décider non point de ce qui existe dans le monde sensible, mais de ce qui est bien, ou des choses qui seraient bien si elles existaient.”
L’hypothèse nietzchéenne de l’Eternel Retour est de cet ordre, comme nous l’avons vu dans notre premier dialogue une décision de cet ordre, quoique paradoxale : ce qui est bon, par-delà le bien et le mal, c’est le monde tel qu’il est, tel qu’il se répète éternellement. Aucune preuve ne peut être donnée de cette hypothèse, mais elle peut être féconde, orienter l’action de tous ceux qui aiment suffisamment la vie et eux-mêmes, n’ont nul besoin d’un autre monde, d’un sens ultime pour la justifier.
Christine : Oui, on voit bien à travers ce que tu dis que sur un plan individuel et moral une marotte a un rôle à jouer. Et dans la vie collective ? Les religions et les idéologies politiques peuvent aussi être considérées comme des marottes qui guident, font que l’on s’accroche, ou aident à juger et à agir, non ? On les imagine aisément fécondes, mais tout aussi aisément catastrophiques.
Hervé : Absolument. Et le christianisme, en proclamant tous les êtres humains frères et fils de Dieu, a très certainement contribué à promouvoir les concepts de liberté et d’égalité. De même, en considérant le monde comme un lieu profane à la disposition de l’homme, il a favorisé l’essor des sciences et techniques. Le philosophe américain John Dewey est allé jusqu’à soutenir que la démocratie du XXème siècle est un “christianisme naturalisé”, l’existence effective de la liberté collective au-delà des croyances religieuses. Cela n’est pas advenu sans les bains de sang des guerres de religion, l’Inquisition, etc. De même, la pensée marxiste a pu servir d’instrument de lutte pour les prolétaires subissant le capitalisme sauvage du XIXème siècle, mais elle a aussi débouché sur de nouvelles formes de dictature.
Dans les sociétés démocratiques et laïques contemporaines, le problème de la marotte collective se pose d’une nouvelle façon. En principe, l’Etat est neutre quant aux convictions morales et religieuses, celles-ci ne trouvent leur place que dans le domaine privé. Le risque est grand que se produise une cristallisation des marottes qui se développent dans des groupes fermés et donnent lieu à diverses formes de communautarismes violents, comme des sectes, ou des religions fanatiques.
Christine : Alors un même problème se pose à l’échelle individuelle et collective : comment éviter que les diverses marottes humaines perdent leur fécondité, se referment sur elles-mêmes ?


La mise en question comme condition de fécondité


Hervé : Les communautés scientifiques ont adopté depuis au moins la fin du XIXème siècle la réflexion critique collective. Lorsqu’un chercheur émet une nouvelle hypothèse et/ou un remaniement des ensembles théoriques qui guident la recherche, il les propose au feu nourri des remarques et objections de ses collègues. Karl Popper estime que cela doit inspirer les discussions dans les sociétés démocratiques. Il est rejoint sur ce point par Claude Lefort qui définit la démocratie comme un régime où “le lieu du pouvoir est vide” (lien avec l’anarchisme ?), la pluralité et le débat y sont indispensables.
Le mot “débat” évoque une confrontation plus ou moins rude. Le “dialogue” qui comprend à la fois une notion d’ouverture et de jugement critique me paraît plus adapté. L’enjeu est que les marottes s’exposent en deux sens de ce terme : qu’elles se disent d’une part ; qu’elles acceptent le regard et les remarques des autres interlocuteurs, prenant ainsi le risque d’une remise en question, mais aussi d’une meilleure connaissance d’elles-mêmes. Je ne sais vraiment ce que je pense, ce que j’ai dit, que lorsque d’autres me signifient ce qu’ils ont entendu. Bref, le dialogue ainsi compris permet de donner une porosité aux marottes, de les faire respirer.
A titre d’exemple : “les sociétés laïques et démocratiques peuvent-elles favoriser le dialogue entre les différentes religions et ceux qui ne se reconnaissent dans aucune d’elles ?” Avec cette question, on peut ouvrir les marottes religieuses, agnostiques, athées, etc. les unes aux autres. Un double processus de reconnaissance se met en place : les valeurs de liberté, d’égalité sont issues, entre autres de la sécularisation, de “l’entrée dans le siècle” des religions dites monothéistes. Celles-ci peuvent donc être amenées à reconnaître leur apport historique qui petit à petit a perdu la référence centrale à la notion de “Dieu”, de telle sorte que la croyance religieuse devient une option de vie, mais ne peut plus prétendre à régenter l’espace public politique. De même, les athées, agnostiques, etc. sont conduits  à se comprendre comme héritiers de traditions qui leur ont offert la possibilité d’une émancipation.

L’éducabilité, super marotte ?


Christine : Moi je connais une belle marotte pour les enseignants. Un indémodable ! Chaud pour les cours d’hiver qui ne se passent pas comme on aurait voulu, avec le gamin qui résiste à retenir la table du neuf, et rafraichissant pendant l'été de l'enseignement, quand la classe difficile fait monter la température intérieure du prof au point que le Vésuve ressemble à la banquise... Dans ces conditions extrêmes, on le tient, notre idéal régulateur, on si accroche, à notre ligne de vie : la marotte dont je parle, c'est le principe d'éducabilité.
Il ne retient pas la table du 9 ? Il va y arriver un jour, bientôt. La classe ressemble à une cage de fauves à partir de 9 heures et demi ? Elle va peu à peu se réguler, bientôt. Jamais de cas désespérés, ni individuels, ni collectifs. Toujours au fronton de la classe et sur le front de l'enseignant clignote « principe d'éducabilité ». J'ai l'impression que parfois ça tient de la méthode Coué, mais aussi du « si ça fait pas de bien ça peut pas faire de mal », mais en tout cas je ne vois pas dans quelles conditions cette marotte-là deviendrait inféconde, voire dangereuse.
Sauf que… On peut se dire qu'une marotte, pour être potentiellement féconde, doit rester poreuse, laisser, donc, passer ce qui n'est pas elle. Ca veut dire qu'il faudrait accepter parfois la fin de l'éducabilité ? J'ai connu un cas de ce type un jour. Ulysse. Un gamin pour lequel je me suis accrochée pour qu'il apprenne, ralentissant toute la classe tant qu'il n'avait pas compris. Et puis il a passé des tests cognitifs, et a été reconnu “handicapé” sur le plan cognitif. Est-ce que vous pensez que ma marotte m'avait aveuglée, et qu'au final elle a porté préjudice à la classe ?
Emmanuel : C'est possible... peut-être qu'on pourrait adopter en remplacement un principe de jetecassepaslescouillités.
Christine : Ah mais non ! Le principe éducabilité va avec le principe de jetecasselescouillités. Tiens, je n’ai même jamais vraiment envisagé qu’Ulysse pouvait avoir pâti de ma détermination. mais tu me donnes à penser qu’il me manquait la porosité qui laisse entrer les informations, les évènements extérieurs, la nouveauté, et permet de regarder les choses en face...  Pour arriver finalement à un réajustement constant entre ce que l’on veut et ce que l’on peut.
Emmanuel : La question est sans doute dans ce que l’on met derrière ce principe d’éducabilité et peut-être surtout dans les capacités de celui qui s’applique à opérer ces réajustements. Trop souvent, par exemple, s’adapter aux plus faibles consiste uniquement à leur répéter, encore et encore, les mêmes choses avec les mêmes mots.
Le réajustement, sur le principe, c’est bien ça qu’il faut, c’est nécessaire. Mais pour le faire, pour l’appliquer vraiment, c’est difficile, très difficile. Et plus l’écart est grand entre les uns et les autres, entre les niveaux et les comportements, plus c’est difficile. Et on confie ce travail à des gens qui ne sont ni formés ni sélectionnés pour le faire. Démontrer des théorèmes, faire des exercices, mettre au point une progression (pas trop ambitieuse, hein ?), ça j'ai appris à le faire. Pour le reste…
Christine : Je pense que dans certains cas, pour tenir, eh ben la grande copine de la marotte de l’éducabilité c’est l’hypocrisie (ah, comme les défenseurs du savoir pur et intouchable sont nobles, drapés dans leur dignité…), ou l’aveuglement (quand on ne veut pas reconnaitre qu’Ulysse profiterait peut-être, ou parfois, mieux d’un environnement éducatif plus adapté). 
Mais tout de même, au final, elle a sans doute surtout porté plus loin des enseignants et des élèves, fait naitre la persévérance. Et au fond il n’est pas besoin que cette croyance se fonde sur quelque chose qui soit vrai. Le stratagème de Pygmalion marche très bien. Il a marché dans des expériences d’ailleurs, lorsque l’on disait à des enseignants qu’une classe était constituée d’élèves particulièrement brillants, ce qui était faux : à la fin de l’année on se rendait compte que les résultats obtenus étaient meilleurs que dans la classe témoin. Alors bon, mon Ulysse, il est fort possible lui aussi qu’il ait profité de ma semi-illusion. Je le croyais capable, j'avais confiance, confiance dans ses capacités, sans savoir jusqu'où il pourrait aller. Au fond, c'est bien ce qui s'est passé.

mercredi 16 avril 2014

Russell et la marotte féconde (première partie)

Johannes Kepler (1571-1630) était astronome et astrologue. Les deux disciplines, à l'époque, n'étaient pas clairement distinguées.
Admirateur de Copernic, il rectifia sa conception du mouvement des planètes du système solaire : Copernic, influencé par les Grecs, pensait que l'orbite des planètes était circulaire. Kepler montra qu'elle était elliptique. On lui doit les trois fameuses lois qui portent son nom.



“Le caractère de l'esprit de Kepler était très singulier. Il fut amené à soutenir l'hypothèse de Copernic presque autant par le culte du Soleil que par des mobiles plus rationnels. Dans les travaux qui aboutirent à la découverte de ses trois lois, il fut guidé par l'idée invraisemblable qu'il devait exister un rapport entre les cinq polyèdres réguliers et les cinq planètes : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. C'est là un exemple extrême d'un phénomène qui n'est pas rare dans l'histoire de la science, à savoir que des théories qui se trouvent être vraies et importantes viennent d'abord à l'esprit de leurs inventeurs par suite de considérations entièrement absurdes et déraisonnables. Le fait est qu'il est difficile de penser à l'hypothèse exacte, et qu'il n'existe aucune technique facilitant cette étape essentielle du progrès scientifique. En conséquence, tout plan méthodique permettant d'imaginer des hypothèses nouvelles peut rendre des services ; et, si le chercheur y croit fermement, cela lui donne la patience nécessaire pour continuer à essayer constamment de nouvelles possibilités, même s'il a déjà dû en rejeter un grand nombre. Tel fut le cas de Kepler. Son succès final, particulièrement dans le cas de sa troisième loi, fut dû à une patience incroyable ; mais sa patience était due à ses croyances mystiques : un lien avec les polyèdres réguliers devait fournir un indice, et les planètes, par leurs révolutions, devaient produire une « harmonie des sphères » que seule l'âme du soleil pouvait entendre — car il était fermement convaincu que le soleil était le corps d'un esprit plus ou moins divin.”


Bertrand Russell, « Science et Religion », chap. La révolution copernicienne



La marotte s’apparente à l’illusion
                 
Christine : Alors, une marotte, c’est une chose à laquelle on s’accroche et qui fait avancer, agir. Et dans le texte de Russell, on voit que la marotte de Kepler était une illusion, ou une erreur, je ne sais pas bien choisir.
Hervé : Oui, illusion ou erreur ? Le mot illusion, dans son usage courant, comporte une connotation négative. Or, elle peut avoir une fonction semblable à celle de la peau : elle est protectrice et permet, par sa respiration, l'échange avec l'environnement. Nous ne pouvons probablement pas nous passer d'illusions, à condition de les examiner et de déterminer leur juste place, afin qu'elles ne se transforment pas en erreurs, en fantasmes, « ou pire », selon le titre d'un séminaire de Jacques Lacan…
Prenons un exemple : nous ne sentons pas la Terre tourner... « Eppur si muove ! (« Et pourtant elle tourne ») disait Galilée, et nous le savons. Ceci pose une distinction forte entre l'erreur et l'illusion. Se tromper, faire une erreur, consiste à tenir pour vraie une idée fausse or, dans l'exemple que nous avons donné, l'apparence d'immobilité subsiste même si nous avons une conception vraie, un savoir authentique du mouvement de la Terre. Que nous ne sentions pas sa rotation est cependant très positif, cette illusion nous protège d'un vertige certain, qui nous empêcherait d'interagir avec notre environnement : à l'Equateur, le mouvement de notre planète est de 1670 km/h, à cela il faut rajouter les 29 km/s de déplacement autour du Soleil…
Christine : Nos illusions sont donc résistantes à ce que l’on sait et elles ont un aspect positif, protecteur par exemple. Et une marotte peut faire partie des illusions bénéfiques, de celles qui nous donnent la patience et la persévérance, c’est ça ?
Hervé : C’est ça oui. Russell a raison de souligner que les grands scientifiques ont été souvent guidés par des marottes. La légende veut qu’Einstein, lorsqu’il n’arrivait pas à trouver une formule mathématique reliant des phénomènes physiques, s’exclamât : “Mais le Vieux ne joue pas aux dés”. Il était animé par la conviction, inspirée de Spinoza, selon laquelle les événements physiques s’enchaînaient de façon nécessaire et pouvaient donc être “mathématisés”.
Cette marotte est toujours présente chez de nombreux physiciens contemporains qui estiment que les quatre forces fondamentales de l’Univers (force nucléaire forte, force électromagnétique, force gravitationnelle, force nucléaire faible) peuvent être réunies en une seule formule.
Stephen Hawkins disait, il y a quelques années, qu’il pourrait ainsi “connaître la pensée de Dieu avant la création de l’Univers”.


L’émergence et la part limitée du hasard


Hervé : La (trop) fameuse “sérendipité” vient de la légende du Royaume de Serendip (approximativement le Sri Lanka actuel). De jeunes princes éduqués par le Roi, leur père, ne se décidaient pas à quitter la demeure familiale. Le Roi, un jour, les obligea à partir. Dans le monde extérieur, qu’ils ne connaissaient pas, ils appliquèrent les connaissances et les méthodes apprises dans le château de leur enfance. Ceci engendra des phénomènes émergents : ils firent des découvertes inattendues.
Wikipedia commons H. Vogtherr_J._Schalksnarr
Le mathématicien René Thom, auteur de la théorie des catastrophes, appliquait de la même façon un check list à toutes ses “trouvailles” : agrandir, rapetisser, déformer, concasser, etc.
Son propos était de générer de l’inattendu : que se passe-t-il si, selon la procédure “agrandir”, on utilise une idée une formule dans d’autres domaines que ceux dans lesquels son emploi s’est avéré utile ?
Dans les procédures de sérendipité, il s’agit à la fois de suivre une idée directrice ET de rester ouvert à ce qu’il peut arriver d’imprévu.


Dans le domaine de la recherche scientifique, des marottes peuvent faire avancer la recherche ou au contraire la bloquer. La résistance de l’Eglise aux hypothèses de Galilée était due à une marotte tenace : la Terre, lieu privilégié de la Création divine et de la Révélation DEVAIT être immobile et au centre de l’Univers. 

C’est dans un autre domaine que nous nous poserons dans un prochain billet la question de la marotte, de sa fécondité et de ses échecs : celui de la conduite de la vie, à l’échelle individuelle et collective. 

A suivre, donc...

mercredi 26 mars 2014

La manipulation thérapeutique ou comment réanimer le corps (François Roustang, La fin de la plainte, chapitre 2) suite

Manipulation aurait donc deux sens. L'un favorable qui renverrait à l'usage de la main en chimie, dans l'artisanat, dans l'art, et donc aussi dans l'art de guérir, l'autre défavorable qui aurait d'abord sa référence dans les manœuvres d'ordre politique. Favorable le mot aurait été entendu de manière littérale, défavorable il devrait être pris dans un sens figuré ou métaphorique. Dans le premier cas on touche avec la main de façon prolongée, on n'hésite pas à montrer comment travaille sa main et comment le corps entre en jeu dans une continuité naturelle et transparente. Dans le second cas, celle des manipulations économiques ou poli­tiques, on est contraint d'imaginer un tricheur qui opère, comme l’on dit, en sous-main : c’est-à-dire sous la main visible une autre cachée.



Emmanuel : on pourrait dire que littéralement, la main qui touche (sans se cacher) se rapporte à un sens positif de la manipulation. Le sens figuré, les manœuvres cachées se référant au côté négatif.
Mais l'éducation est peut-être un contre-exemple : par bien des aspects, elle est une manipulation cachée, les buts de ses manœuvres ne s'exposant pas toujours au grand jour. Mais pourtant elle n'est pas à ranger dans la catégorie des actes néfastes.
Mais, évidemment, certains pourraient arguer que l’éducation est une manipulation cachée qui elle aussi est du côté obscur de la force.


Christine : Et ce n'est pas tout : Hervé a montré avec les témoignages de ses anciens élèves des exemples de manipulateur manipulé.

Hervé : Les thérapeutes issus de l’école de Milton Erickson et du mouvement de Palo Alto (Bateson, Watzlawick) ont posé de façon plus large le problème de la manipulation.  Selon eux, toute communication humaine implique un jeu d’influences qui s’exercent de façon plus ou moins visible pour l’un et/ou l’autre des interlocuteurs. En effet, comme je l’ai souligné précédemment, il se peut fort bien que même celui qui exerce l’influence ne la perçoive pas.


On pourrait donc parler de la manipulation comme d’une “influence cachée”. Vous débattez des critères d’acceptabilité de la manipulation. Jean-Léon Beauvois aborde ce thème et parle d’ “influences sournoises” dans son récent ouvrage éponyme. Selon lui, l’acceptabilité de la manipulation dépend du ”contrat de communication” (concept proposé par Rodolphe Ghiglione) implicite ou explicite entre les interlocuteurs.
Le contrat de communication fixe les buts et les limites de la relation qui va se déployer. Si je regarde un débat politique à la télévision, il est clairement posé que les personnes qui s’expriment ont pour but de capter mon approbation et vont mettre en oeuvre pour cela des stratégies d’influence et de persuasion. En revanche, le contrat de communication entre les élèves et le professeur exclut complètement que celui-ci utilise son autorité et ses capacités de persuasion pour, par exemple faire de la propagande politique et partisane durant le cours.
En pédagogie, la stratégie d’influence, si l’on préfère ce terme à celui de manipulation, ressemble à la façon dont la treille permet la pousse de certaines plantes : elle empêche la plante de pousser dans n'importe quelle direction, sans fixer et déterminer à l'avance celle qu'elle prendra.


On peut également trouver des façons de poser le “contrat de communication” qui sont déjà manipulatoires.
Le référentiel de la formation d’infirmier demande au tuteur, sur lieu de stage, de mener régulièrement des entretiens qui mettent l’étudiant en “posture réflexive”, l’amènent  à évaluer lui-même ses actions, son parcours de formation. Commencer l’entretien en sollicitant la réflexion de l’étudiant, c’est donner à celui-ci  un rôle fort, lui montrer qu’on le croit capable d’analyser lui-même ce qu’il a fait. Cette manipulation  qu’on pourrait appeler “responsabilisante”  peut être renforcée par des questions exclusivement ouvertes (Qui ? Quoi ? Quand ? Où ? Comment ? Combien ? Pourquoi ?). Elle s’avère efficace pour transformer ce qui n’est qu’un savoir théorique en compétence.
Supposons un étudiant infirmier qui a fait tomber une serviette du lit d’un patient durant une toilette,  la remet en place, puis l’utilise sans la changer. Lui poser une question fermée : “Est-ce une conduite conforme aux règles d’hygiène ?”, c’est déjà induire, sans réflexion, la réponse “Non !”. La question ouverte : “Quelles peuvent être les conséquences pour le patient ?” induit la fameuse “posture réflexive” puisqu’elle oblige l’étudiant à élaborer lui-même une analyse de la situation, ce qui favorise, sans bien sûr les garantir absolument, une meilleure compréhension de ce qui est en jeu et un changement d’attitude dans le futur.


Christine : Est-ce qu’on arriverait, puisqu’il faut bien finir, à poser quelques principes qui caractériserait une manipulation sinon positive, au moins  non négative ?
Une manipulation est acceptable à condition qu’elle ne contrôle pas ses conséquences.
La manipulation est inacceptable si elle n’existe que dans l'intérêt de celui qui guide le processus.
Il s’agit peut-être d’un acte posé dans l’intérêt d’une personne, mais l’intérêt étant finalement laissé à l’appréciation de la personne : on donne une impulsion pour que cette personne cherche et trouve ce qui est bien pour elle.


Hervé : Ce que tu dis là pourrait être appliqué au problème de la fameuse “motivation”. On croit souvent qu’elle doit déjà être là pour qu’une personne s’investisse dans un projet, une action, etc. Je suis persuadé qu’on ne “motive” pas quelqu’un, c’est un fantasme de publicitaire, pire que la pire des manipulations. Cela reviendrait à rechercher le bon bouton qui, une fois actionné, susciterait immanquablement le désir. Je pense, au contraire que la motivation, selon l’expression d’ Hélène Trocmé-Fabre “n’est pas une donnée, mais une résultante” (in “J’apprends, donc je suis”).
Lors de mon premier entretien collectif avec les nouveaux apprentis au CFA, en début d’année, je leur dis : “Quelles que soient vos raisons d’être ici, vous avez raison d’y être”. Nous travaillons donc sur leurs “motivations”. Elles peuvent être de plusieurs ordres : l‘apprentissage permet d’avoir une expérience, de gagner un peu d’argent, etc. J’estime que la relation de confiance est établie si certains osent dire publiquement : “Je suis ici parce que personne ne voulait de moi ailleurs”, ou bien “... parce que j’habite en face”. Je propose alors à ces apprentis la chose suivante : Glaner pendant deux mois des situations d’étonnement, des faits qui les ont surpris puis, en entretien individuel, les analyser avec moi pour déterminer s’ils y trouvent des raisons supplémentaires de continuer leur apprentissage dans la spécialité  qu’ils ont initialement “choisie”, ou si cela a éveillé en eux un autre projet que nous élaborerons, peaufinerons ensemble.
Il y a bien une forme de manipulation, puisque je les place en situation d’ attention active mais, là aussi, sans connaître à l’avance ce qui se passera. Ma “treille” consiste seulement à les empêcher de “glander”...
                  
Emmanuel : L'image de la treille débouche sur la question suivante : la transparence est-elle souhaitable, nécessaire ? (la main qui manipule doit-elle être visible?)
On peut être tenté d'utiliser la treille pour donner l'illusion d'une liberté à trois dimensions, alors qu'elle impose une contrainte et fait perdre un degré de liberté. Le sujet qui est soumis semble évoluer dans un espace à trois dimensions alors qu'il n'a accès qu'à une variété à deux dimensions.
Deux données peuvent avoir des rôles importants :
- la morale : est-ce bien de faire ça ? (par exemple d'être un despote éclairé, agissant pour le bien de ses sujets ignorants). Ici, le bien restera toujours sujet à discussion et les risques de dérapages toujours grands.
- La connaissance de la situation :     je mets en place cette treille. C'est un guide, voici sa forme, voici la raison qui m'a poussé à la mettre en place et à lui donner cette forme. Et maintenant voici les degrés de liberté qui vous restent.
Et bien sûr, il faut voir dans quelle mesure le sujet s'est engagé dans la treille volontairement, et dans quelle mesure il a la possibilité de la quitter s'il le souhaite.
On en revient sans doute aux règles d’établissement du contrat de communication cité plus haut par Hervé.


Hervé : On peut certainement décrire la forme de la treille qu’on met en place. C’est d’ailleurs ce que j’ai essayé de faire plus haut. Il me semble toutefois impossible, voire pas souhaitable de savoir quels sont “les degrés de liberté qui (...) restent”. C’est la plante qui, en poussant, les invente.