mardi 12 août 2014

Vivre ensemble (première partie)

Emmanuel : Je me suis souvent demandé pourquoi des personnes également intelligentes, avec des qualités comparables (disons par exemple honnêtes, sincères, ouvertes, généreuses, mais ça pourrait marcher avec malignes, profiteuses, roublardes) faisaient des choix politiques opposés, se rapprochaient d’un groupe plutôt que d’un autre..
J’en suis arrivé tout d’abord à une première conclusion : il n’y a pas, finalement, de très grande différence, entre des opinions modérées. Aller d’un côté ou de l’autre dépend surtout de conditions initiales différentes (familiales, par imitation ou opposition). Et c’est sans doute la même chose entre les différents extrêmes (là, ils ne vont pas aimer).
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Christine : On peut alors se poser la question de ces conditions initiales. Qu’est-ce qui fait partir à droite ou à gauche ? Difficile à dire.

Emmanuel : Eh bien écoute, il n’y a pas longtemps, j’ai vécu deux expériences étonnantes.
Je me promenais en ville, il y avait beaucoup de monde. Et tout à coup, je me suis senti étrangement mal à l’aise. J’ai cherché autour de moi ce qui pouvait bien se passer, et il m’a fallu un long moment pour comprendre.
À une cinquantaine de mètres de là, une “manif pour tous” avait pris fin peu de temps avant. Et je m’étais trouvé au milieu de nombreux manifestants en train de s’éloigner du cortège.
Le malaise que j’avais ressenti était esthétique : physiquement, par leurs attitudes, leurs tenues vestimentaires, ces gens me repoussaient (et ça n’avait rien à voir avec leurs idées, ils ne disaient rien, ne scandaient rien et dans un premier temps je n’avais vu ni  badges, autocollants ou autres signes distinctifs).
Quelques jours plus tard, j’ai retrouvé les mêmes manifestants sur une place, faisant face à des manifestants extrémistes de gauche qui les invectivaient. Ils étaient de part et d’autre d’une place que j’étais en train de traverser. Et j’ai été là encore esthétiquement repoussé, et par les deux partis… ce qui fait que j’ai traversé la place, exactement au milieu, en ligne bien droite.
Ils me repoussaient, et plus étonnant… ils semblaient s’attirer.
Depuis, j’observe les groupes, les affinités entre leurs membres, et j’ai de plus en plus l’impression que l’esthétique a une place fondamentale dans la création et dans la cohésion de ces groupes. Et que le tee-shirt et la coupe de cheveux du gauchiste repoussent son opposant de droite en polo Lacoste autant que ses idées (et réciproquement).

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Christine : Après l’éthique, l’esthétique, bien vu ! On se rapprocherait donc parce qu’on se ressemble physiquement.
Je pense aussi qu’on est en train d’inventer des formes sociales qui ne sont ni des tout ni des rien. Derrière le “tout”, je vois des formes traditionnelles, avec un pouvoir de surveillance et de contrôle, sinon par un état fort, du moins par un environnement social, familial contraignant et normalisateur. Derrière le “rien”, je vois des comportements que l’on appelle individualistes avec une moue dédaigneuse.
Seulement je ne crois guère en la théorie de l’individualisme. Dans l’individualisme règne la solitude et c’est plutôt l’absence de solitude que j’aperçois dans les pratiques sociales. La solitude ou ce qui s’y apparente, c’est la grande angoisse. L’autre angoisse, c’est d’être quelque part et pas ailleurs. 
Alors, peut-être pour se jouer de ces deux craintes, ce que j’observe plutôt ce sont des rassemblements légers et protéiformes, des communautés éphémères et mobiles. A la place de la grosse corde qui retenait ensemble les individus dans des formes sociales traditionnelles stables, je vois autour de moi, et me sens prise dedans d’ailleurs, des petits fils qui relient, rapprochent temporairement des personnes autour d’un projet à durée limitée, autour d’une idée ou conviction, autour d’une “semblance”. Des fils de soie fragiles mais suffisants pour maintenir dans la périphérie d’un autre, d’autres. Des fils de soi pour cultiver sur du même, ou dans de l’illusion du même, suffisante pour mener à bien ensemble une action, un projet.
Je pense que la fragilité du lien a quelque chose de peu rassurant, mais aussi quelque chose de léger et de joyeux : il est léger et joyeux de choisir et se choisir.      

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Emmanuel : De multiples fils de soi, oui. Les anciens liens étaient moins nombreux, plus raides, éprouvés… et lourds en effet. Le problème des nouveaux fils, c’est qu’on les noue de manière désordonnée et sans recul. Tout ceci est nouveau, alors il est bien possible qu’on se retrouve complètement emmêlé, ou bien suspendu de tout notre poids à un petit brin tout faiblard.
Il faudra sans doute un peu de temps pour nous permettre de nous adapter à l’échelle de la société, de tirer parti des expériences, positives ou douloureuses. Ensuite, de nouvelle routines se mettront probablement en place, qui nous permettront de retrouver une certaine stabilité. À moins que les changements ne continuent à un rythme trop effréné.
Il faudra peut-être alors, faute de nouvelle stabilité, nous contenter de nous adapter à l’instabilité.
 
Hervé : Pas impossible… Il est aussi important de se demander comment et pourquoi cette question du “vivre ensemble” a commencé à se poser. Pourquoi ces modes de vie traditionnels, où cette question ne se posait pas, ont disparu petit à petit. (à suivre)

vendredi 25 juillet 2014

Le jus de pomme de Thanh Thuy (deuxième partie)


Attente, attention

Hervé : Et Roustang encore : “Il n’y a qu’à ouvrir les yeux et s’ils ne s’ouvrent pas, il n’y a plus qu’à attendre, mais sans croire, attendre sans aucun espoir c’est cela attendre.” Thanh Thuy a eu son attention guidée par le Grand-Père Moine vers la transformation du jus de pomme à laquelle elle s’attendait pas.
Dans la classification des types d’attention, on accorde une place centrale à ce qu’on appelle l’ “attention globale” qui est la clé de toutes les autres. En arts martiaux, elle joue un rôle de premier plan. Face à un adversaire, je ne peux savoir comment il attaquera, d’où viendra le coup, il me faut donc être globalement attentif pour percevoir ses mouvements dès leur commencement, voire avant…
L”attention globale joue un rôle dans des situations plus ordinaires. Supposons que dans une soirée, je discute avec un petit groupe de personnes. A un moment, j’entends mon nom prononcé par quelqu’un dans un groupe voisin. Je partage alors mon attention entre ce qui se dit dans mon groupe et dans l’autre. Ceci suppose que, même lorsque je conversais avec les interlocuteurs de mon groupe, mon attention fût assez ouverte pour capter ce qui se disait ailleurs.
Emmanuel : Je pencherais naturellement vers cette seconde interprétation, même s’il va être intéressant de garder la première à l’esprit pour plus tard, quand les choses seront un petit peu plus claires.
Hervé : Oui, le jus de pomme est encore un peu trouble...
Emmanuel : Quand on observe une situation problématique dans laquelle on n’est pas impliqué personnellement, on a bien souvent l’impression de mieux comprendre et de mieux pouvoir résoudre la situation que ceux qui sont impliqués. Ceci plaide évidemment pour ce qui est peut-être l’attente/attention/opportunité… Prendre le temps, ne pas réagir à chaud. Profiter de ce temps pour faire un pas en arrière, essayer de se placer dans la situation de l’observateur non impliqué (facile à dire, t’as qu’à…). Et, dans cette phase d’observation, tenter de comprendre les directions à choisir, les actes, les propos et les moments opportuns.
Hervé : Le fait de ne pas être impliqué favorise en effet une attente et une attention ouvertes, qui ne sont donc pas bloqués par des buts, des conceptions préalables de la situation problématique.
Christine : Pourtant à ce moment-là on a une terrible envie de comprendre et de résoudre. Comme si ce qui allait jouer, c’était la réflexion et la raison. J’ai du mal à croire que la raison ait cette puissance. Parfois même je me suis dit que certes je ne pouvais pas m’empêcher d’aller au bout d’un problème en le disséquant par la réflexion, que certes j’avais besoin d’aller au bout de ce chemin, mais qu’en fait la vie me regardait avec un petit sourire dans les yeux et me disait “réfléchis toujours, ma grande...”, comme on dirait “cause toujours”. Et qu’en effet j’ai pu, après, considérer le problème et me dire qu’il avait été résolu. Passé antérieur.

Hervé : La réflexion et la raison n’ont en effet sans doute pas de rôle déclencheur. C’est ce que sous-entend Wittgenstein lorsqu’il préconise, face à un problème, de “cesser d’y réfléchir davantage.” Le dénouement doit d’abord se produire avant que l’on puisse penser.
Alors cette distinction réfléchir/penser me paraît importante. “Réfléchir”, c’est “faire retour sur…”. Un problème est un obstacle. Très souvent, lorsque nous rencontrons un problème notre réflexion fait retour sur cet obstacle, pour l’étudier, analyser, etc. Ce retour peut devenir une façon, comme on dit, de “tourner en rond” , de ressasser…
Prenons un exemple que Christine va aimer : un problème de maths. Le plus difficile c’est, la plupart du temps, de trouver par où on va l’attraper, par quoi on va commencer. Après, il est possible de penser, de construire un raisonnement, la voie est ouverte.


Comment favoriser une attention ouverte pour une attente féconde ?

Hervé : Nos réflexions tournent autour de la question “ Comment attendre ? ”, comment (re)trouver une capacité d’attention à  l’inattendu, qui nous permet de dénouer un problème, ou tout simplement de percevoir des faits, d'accueillir des idées ?
Se répéter “ne rien attendre” , “il faut s’asseoir” peuvent devenir très vite des injonctions et l'on tombe dans le paradoxe de la bonne élève dont parle Antoine de La Garanderie. Ses professeurs lui reprochaient de ne pas être assez attentive. Elle a donc “fait des efforts”, comme on dit, mais n’a abouti qu’à une seule chose : elle est devenue attentive à la nécessité d’être attentive mais pas à ce qui se disait, se faisait en classe…
Le célèbre “age quod agis” (fais ce que tu fais) peut nous fournir une piste. Trop souvent, dans l’effectuation d’une tâche nous sommes focalisés sur le but, la tâche finie, mais pas sur l’action. Une fois le but fixé, ce sont les étapes qui comptent, leur réalisation progressive. Il s’agit donc d’"être à" ce qu’on fait. Cette expression connote une ouverture : si je fais ce que je fais, je peux découvrir un événement inattendu, dans l’environnement de mon action, voir un problème ou, au contraire, une opportunité insoupçonnés.
Je propose aussi dans des cours de “Résolution de problèmes” une méthode proche de l’épuisement de la réflexion dont parlait Christine. Je recommande, après l’dentification du problème, qu’un temps limité, planifié soit consacré à son traitement. Lorsque ce temps prend fin, il faut rompre, laisser tomber, après avoir éventuellement planifié un autre temps de réflexion. Cette alternance de réflexion intense et de “lâcher-prise” favorise un travail d’arrière-plan semblable à celui qui s’est produit pour Roustang dans la recherche de la “traduction perdue”. Plusieurs personnes (pas toutes…) m’ont confirmé qu’elles avaient eu la petite lampe qui s’allume au dessus de la tête, comme dans les dessins animés…
Christine : Oui, je fais partie des personnes dont la petite lampe s’est allumée au-dessus de la tête.
Je me disais que se posait la question du “pourquoi attendre ?” Est-ce qu’attendre ne pourrait pas devenir un laisser-faire, une sorte de déni, de pensée magique que “ça ira mieux demain”. On n’est plus dans la même attente là, si ?

Emmanuel : Effectivement. Il faut sans doute bien distinguer l’attente active et réfléchie, du laisser-faire. L’attente active cherche à comprendre la dynamique de la situation. Et pour ce faire, il faut une attention inscrite dans la durée.
Christine : Alors que le laisser-faire détourne la tête, se coupe de la situation, pour éventuellement revenir se poser et réagir plutôt qu’agir.
Emmanuel : Voilà, c’est ça. Ça ressemble à celui qui ouvre soudain la porte, aperçoit une scène et s’y engouffre sans réfléchir. Agir demande de saisir, sentir, comprendre le mouvement des choses, de l’observer, le suivre, avant, au moment choisi, de s’y immiscer. C’est ce qui se passe pendant l’attente active je crois.
Hervé : Nous nous retrouvons dans le cas de l’individu pris dans le courant : comprendre “la dynamique de la situation”, c’est attendre que le courant permette, par une action minimale, la plus petite possible, d’effectuer une tangente pour rejoindre la berge.. Ici l’attention, c’est se rendre disponible à la perception du bon moment. Allez, une dernière petite question à se poser avant le prochain billet : s’il s’agit bien d’attente active, peut-on dire qu’elle est réfléchie ?

dimanche 8 juin 2014

Le jus de pomme de Thanh Thuy (première partie)

Aujourd'hui, trois enfants, deux filles et un petit garçon, sont venus du village pour jouer avec Thanh Thuy (prononcez « Tahn Tui »). Tous les quatre se sont précipités vers le coteau derrière notre maison pour y jouer; ils étaient partis depuis environ une heure quand ils sont revenus demander quelque chose à boire. J'ai pris la dernière bouteille de jus de pomme fait maison et j'ai donné un verre plein à chacun en servant Thuy la dernière. Comme sa part provenait du fond de la bouteille, il y avait donc un peu de pulpe dans son verre. Quand elle a remarqué les particules, elle a fait la moue et a refusé de le boire. Aussi, quand les quatre enfants sont retournés à leurs jeux sur la colline, Thuy n'avait rien bu.
Une demi-heure plus tard, alors que j'étais en train de méditer dans ma chambre, je l'ai entendue appeler. Thuy voulait se servir elle-même un verre d'eau fraîche mais, même sur la pointe des pieds, elle n'arrivait pas à atteindre le robinet. Je lui rappelai que son verre de jus de fruit était sur la table et je lui demandai de le boire d'abord. En se tournant vers lui, elle se rendit compte que la pulpe s'était déposée et que le jus semblait clair et délicieux. Elle alla jusqu'à la table et prit le verre à deux mains. Après en avoir bu la moitié, elle le reposa et demanda : « Est-ce un verre différent, Grand-Père Moine ? » (terme habituellement utilisé par les enfants vietnamiens pour s'adresser à un moine choisi par leurs parents comme maître spirituel).


« Non, répondis-je. C'est le même qu'auparavant. Il s'est assis paisiblement pendant un moment, et maintenant, il est transparent et délicieux. » Thuy observa à nouveau le verre. « Il est vraiment bon. Est-ce qu'il t'a imité pour pratiquer la méditation assise, Grand-Père Moine ? » Je ris et lui caressai les cheveux. « Il serait plus juste de dire que j'imite le jus de pomme quand je m'assois. »
Thich Nhat Hanh
« la vision profonde »

" Lorsqu'on sent que l'on se heurte à un problème, il faut cesser d'y réfléchir davantage sans quoi on ne peut pas s'en dépêtrer. Il faut plutôt commencer à penser là où on parvient à s'asseoir confortablement. Il ne faut surtout pas insister ! Les problèmes difficiles doivent se résoudre d'eux-mêmes devant nos yeux."
      Ludwig Wittgenstein, Carnets secrets 1914-1916, 26 novembre 1914
    cité par François Roustang in "Savoir attendre pour que la vie change"...


Pour un jus de pomme bien clair


Emmanuel : Y aurait-il une sorte de principe entropique qui voudrait que le cours naturel des choses aille de l’état «problématique» à l’état «moins problématique» ?
Christine : Qu’est-ce ça signifie, principe entropique ?
Emmanuel : le second principe de la thermodynamique dit que l’entropie d’un système isolé ne peut qu’augmenter. L’entropie est une mesure de l’ordre. Mais attention, l’ordre au sens thermodynamique n’est pas l’ordre au sens général du terme. L’ordre des fils électriques qui se trouvent sous mon lit est d’être enchevêtrés, ainsi donc, quand nous les rangeons bien séparés les uns des autre, nous créons un désordre naturel. 
Christine : Que répond alors la thermodynamique à ta question ? L’ordre est-il d’aller vers du moins problématique ou du plus problématique ?
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Emmanuel : il me semble que forcément on va vers du moins problématique… il suffit de prendre une échelle de temps suffisamment grande, et l’on sera dans une situation moins problématique. Mais ce  qui nous intéresse n’est pas à l’échelle de l’univers et dans une durée très grande : on cherche à résoudre un problème limité et dans un temps relativement restreint.

 
Christine : On dirait, à lire Wittgenstein pour qui « Les problèmes difficiles doivent se résoudre d'eux-mêmes devant nos yeux », que c’est aussi comme cela que ça se passe, de l’état problématique à l’état moins problématique, à l’échelle d’une petite personne. François Roustang, qui a repris cette idée, parle même de « dissoudre le problème ». Par contre, ce que je retire de mon expérience, c’est que plus on triture un sac de noeuds, plus les noeuds se resserrent et que plus on passe et repasse en pensée une situation compliquée, plus elle se complique. Mais va courir une demi-heure, et là le principe entropique dont tu parles joue à fond. Le souci apparait plus lointain, moins incisif.
Emmanuel : Et débrouiller un sac de nœuds n’est pas si compliqué quand on le fait tranquillement, dans un moment paisible et quand on est reposé et détendu… beaucoup plus que quand on a envie de pisser ou quand la belle-mère débarque dans cinq minutes.
Hervé : Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un “cours naturel des choses”. Wittgenstein et Roustang disent qu’il convient de laisser le problème se dénouer, ce qui implique une attitude peut-être pas si naturelle chez les êtres humains.
Christine : Pas si naturelle, je suis tout à fait d’accord ! Et d’ailleurs, Roustang l’avance aussi il me semble dans son bouquin “Savoir attendre pour que la vie change”.  
“On ne peut pas faire l'économie du travail de réflexion, on ne peut pas faire l'économie de la pensée et de la compréhension, mais on doit les pousser jusqu'au bout, jusqu'à leur insuffisance, jusqu'à leur éclatement. Faire fonctionner l'intelligence jusqu'au découragement.”
Ca va contre notre idée de départ et le jus de pommes qui allait reposer tranquillement. Roustang dans ce passage avance que de toutes manières on ne pourra pas s’empêcher de touiller le jus de pommes, longuement, avec frénésie et avec la constance de celui qui a une idée quelque part et pas ailleurs. L’idée “quelque part”, il me semble qu’elle est à la fois dans l’impression que si l’on réfléchit vraiment, à fond à fond, on arrivera à retrouver l’ordre des choses, on est dans l’espérance de réussir. Et elle est aussi dans la posture que l’on prend pour cela, on est actif, debout, on se dit qu’on maîtrise les choses, qu’on les affronte, on est “courageux”. C’est important ça, d’être, ou de se sentir courageux. 
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Alors c’est vrai que, vu de l’extérieur, celui qui continue de remuer son jus de pommes avec obstination, fort de l’idée que s’il s’y prend bien il va finir par domestiquer les particules de pommes, celui-là peut sembler un peu ridicule, pris dans une action vaine. Pourtant ce n’est pas rien d’agir, ou d’”avoir agi”, de se dire ensuite qu’on a fait tout ce qu’on pouvait. Et j’ai l’impression qu’il faut que tout cela se fasse. La pensée, la compréhension, “on doit les pousser jusqu’au bout” dit Roustang, décourager le courage, épuiser la pensée, voire le corps aussi je crois. Désespérer l’espoir aussi. Alors, autre chose peut commencer, selon Roustang : “Le chemin est celui d'une recherche qui aboutit à l'impasse. Lorsque l'on a désespéré de trouver, la recherche s'arrête dans le désespoir, et c'est ce moment de désespérance qui permet l'illumination. On trouve sans avoir plus à chercher et parce que l'on n'a plus à chercher.” Si l’on n’est pas détourné de notre naturel alors on touille je crois. Et le naturel, ce n’est pas rien, on y est attaché je pense, habitué : on finit par savoir que la recherche mène à l’épuisement, mais on n’en fait pas l’économie. Ou alors peut-être que l’on sait que ce temps de recherche frénétique et désespérée s’apparente à un temps de crise, à un temps de fièvre, qui n’est qu’un symptôme. Comme dans une maladie, il faut attendre, et laisser la fièvre grimper, pour qu’on découvre ensuite quelle maladie “couvait”, comme on dit. Arrive alors le temps du diagnostic, de la critique.  
Hervé : Tes remarques me font penser à la distinction entre chercher et trouver. Très souvent (pas toujours…)  ce n’est pas en cherchant qu’on trouve. Roustang parle, lors d’un déménagement, de la perte d’une traduction qui lui avait coûté beaucoup d’efforts. Il a cherché, cherché… Une nuit, il s’est éveillé, levé, est allé à sa bibliothèque et a sorti sa traduction du rayon où elle se trouvait.
Il fallait ne plus chercher pour trouver, mais aurait-il trouvé s’il n’avait pas d’abord épuisé les voies de la recherche ? Probablement pas...
Emmanuel : Mais je pense à une autre explication. Lorsque nous sommes assis confortablement, en train de regarder une sombre situation problématique, se passerait-il la même chose que lorsque nous nous trouvons dans l’obscurité : les détails du lieu nous apparaissent progressivement, au fur et à mesure que nous nous accoutumons à l’obscurité, que nos pupilles se dilatent (le phénomène est particulièrement frappant au cours d’une nuit étoilée, quand on se trouve loin de toute source lumineuse : le ciel semble se couvrir progressivement d’étoiles… c’est joooooooli).
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Christine : Ce qui marche mécaniquement pour le jus de pommes ou les yeux dans le noir ne fonctionne hélas pas pour les problèmes de la vie pourtant. Ce serait trop simple d’attendre que les choses passent, se fassent. Enfin, je dis que c’est simple… On a vu combien c'était tentant de s’agiter dans tous les sens. Ça donne l’impression d’avoir un peu de pouvoir, de réagir, c’est insupportable de subir les choses. S’agiter relève peut-être d’une pensée magique qui fait croire que si l’on ne fait rien ce sera encore pire. Alors ce qui serait central c’est la patience. Et patience, étymologiquement, ça vient de souffrir non ? Pris dans un problème, il me semble alors qu’il s’agirait d’attendre, mais d’une attente qui ne serait pas passivement patiente, mais qui mettrait peut-être dans un état de veille. De veille de quoi, je ne sais pas. Il s’agirait d’attendre sans savoir ce que l’on attend ?
(à suivre...)

mercredi 30 avril 2014

Russell et la marotte féconde (deuxième partie)

la marotte féconde pour la conduite de la vie


Avons-nous besoin de marottes pour vivre ?


Emmanuel : Nous vivons dans l’incertitude. Il me  semble que trouver, ou se créer une ou des marottes, est une solution qui nous aide à avancer sans être terrorisé en permanence. Ce serait la première fonction d’une marotte. Vaut-il mieux en avoir une ou plusieurs ? Je ne crois pas que ce soit essentiel : avec un bouquet de marottes, on peut faire une marotte… L’essentiel dans cette question, et là où se joue sans doute la possibilité de la fécondité, c’est dans le fait de rester ouvert. Et donc de se servir de la marotte pour avancer, mais en faisant attention à ne pas se laisser aveugler.
Hervé : Je vois une autre utilité à nos marottes. Dans la conduite de la vie, il nous revient de forger des convictions sur ce que nous estimons bon de faire, ou de suivre celles que nous transmettent d’autres. Comme le souligne William James dans “La volonté de croire”, “Les questions morales, se présentent immédiatement comme des problèmes dont la solution ne saurait dépendre de la preuve sensible. Un problème moral consiste à décider non point de ce qui existe dans le monde sensible, mais de ce qui est bien, ou des choses qui seraient bien si elles existaient.”
L’hypothèse nietzchéenne de l’Eternel Retour est de cet ordre, comme nous l’avons vu dans notre premier dialogue une décision de cet ordre, quoique paradoxale : ce qui est bon, par-delà le bien et le mal, c’est le monde tel qu’il est, tel qu’il se répète éternellement. Aucune preuve ne peut être donnée de cette hypothèse, mais elle peut être féconde, orienter l’action de tous ceux qui aiment suffisamment la vie et eux-mêmes, n’ont nul besoin d’un autre monde, d’un sens ultime pour la justifier.
Christine : Oui, on voit bien à travers ce que tu dis que sur un plan individuel et moral une marotte a un rôle à jouer. Et dans la vie collective ? Les religions et les idéologies politiques peuvent aussi être considérées comme des marottes qui guident, font que l’on s’accroche, ou aident à juger et à agir, non ? On les imagine aisément fécondes, mais tout aussi aisément catastrophiques.
Hervé : Absolument. Et le christianisme, en proclamant tous les êtres humains frères et fils de Dieu, a très certainement contribué à promouvoir les concepts de liberté et d’égalité. De même, en considérant le monde comme un lieu profane à la disposition de l’homme, il a favorisé l’essor des sciences et techniques. Le philosophe américain John Dewey est allé jusqu’à soutenir que la démocratie du XXème siècle est un “christianisme naturalisé”, l’existence effective de la liberté collective au-delà des croyances religieuses. Cela n’est pas advenu sans les bains de sang des guerres de religion, l’Inquisition, etc. De même, la pensée marxiste a pu servir d’instrument de lutte pour les prolétaires subissant le capitalisme sauvage du XIXème siècle, mais elle a aussi débouché sur de nouvelles formes de dictature.
Dans les sociétés démocratiques et laïques contemporaines, le problème de la marotte collective se pose d’une nouvelle façon. En principe, l’Etat est neutre quant aux convictions morales et religieuses, celles-ci ne trouvent leur place que dans le domaine privé. Le risque est grand que se produise une cristallisation des marottes qui se développent dans des groupes fermés et donnent lieu à diverses formes de communautarismes violents, comme des sectes, ou des religions fanatiques.
Christine : Alors un même problème se pose à l’échelle individuelle et collective : comment éviter que les diverses marottes humaines perdent leur fécondité, se referment sur elles-mêmes ?


La mise en question comme condition de fécondité


Hervé : Les communautés scientifiques ont adopté depuis au moins la fin du XIXème siècle la réflexion critique collective. Lorsqu’un chercheur émet une nouvelle hypothèse et/ou un remaniement des ensembles théoriques qui guident la recherche, il les propose au feu nourri des remarques et objections de ses collègues. Karl Popper estime que cela doit inspirer les discussions dans les sociétés démocratiques. Il est rejoint sur ce point par Claude Lefort qui définit la démocratie comme un régime où “le lieu du pouvoir est vide” (lien avec l’anarchisme ?), la pluralité et le débat y sont indispensables.
Le mot “débat” évoque une confrontation plus ou moins rude. Le “dialogue” qui comprend à la fois une notion d’ouverture et de jugement critique me paraît plus adapté. L’enjeu est que les marottes s’exposent en deux sens de ce terme : qu’elles se disent d’une part ; qu’elles acceptent le regard et les remarques des autres interlocuteurs, prenant ainsi le risque d’une remise en question, mais aussi d’une meilleure connaissance d’elles-mêmes. Je ne sais vraiment ce que je pense, ce que j’ai dit, que lorsque d’autres me signifient ce qu’ils ont entendu. Bref, le dialogue ainsi compris permet de donner une porosité aux marottes, de les faire respirer.
A titre d’exemple : “les sociétés laïques et démocratiques peuvent-elles favoriser le dialogue entre les différentes religions et ceux qui ne se reconnaissent dans aucune d’elles ?” Avec cette question, on peut ouvrir les marottes religieuses, agnostiques, athées, etc. les unes aux autres. Un double processus de reconnaissance se met en place : les valeurs de liberté, d’égalité sont issues, entre autres de la sécularisation, de “l’entrée dans le siècle” des religions dites monothéistes. Celles-ci peuvent donc être amenées à reconnaître leur apport historique qui petit à petit a perdu la référence centrale à la notion de “Dieu”, de telle sorte que la croyance religieuse devient une option de vie, mais ne peut plus prétendre à régenter l’espace public politique. De même, les athées, agnostiques, etc. sont conduits  à se comprendre comme héritiers de traditions qui leur ont offert la possibilité d’une émancipation.

L’éducabilité, super marotte ?


Christine : Moi je connais une belle marotte pour les enseignants. Un indémodable ! Chaud pour les cours d’hiver qui ne se passent pas comme on aurait voulu, avec le gamin qui résiste à retenir la table du neuf, et rafraichissant pendant l'été de l'enseignement, quand la classe difficile fait monter la température intérieure du prof au point que le Vésuve ressemble à la banquise... Dans ces conditions extrêmes, on le tient, notre idéal régulateur, on si accroche, à notre ligne de vie : la marotte dont je parle, c'est le principe d'éducabilité.
Il ne retient pas la table du 9 ? Il va y arriver un jour, bientôt. La classe ressemble à une cage de fauves à partir de 9 heures et demi ? Elle va peu à peu se réguler, bientôt. Jamais de cas désespérés, ni individuels, ni collectifs. Toujours au fronton de la classe et sur le front de l'enseignant clignote « principe d'éducabilité ». J'ai l'impression que parfois ça tient de la méthode Coué, mais aussi du « si ça fait pas de bien ça peut pas faire de mal », mais en tout cas je ne vois pas dans quelles conditions cette marotte-là deviendrait inféconde, voire dangereuse.
Sauf que… On peut se dire qu'une marotte, pour être potentiellement féconde, doit rester poreuse, laisser, donc, passer ce qui n'est pas elle. Ca veut dire qu'il faudrait accepter parfois la fin de l'éducabilité ? J'ai connu un cas de ce type un jour. Ulysse. Un gamin pour lequel je me suis accrochée pour qu'il apprenne, ralentissant toute la classe tant qu'il n'avait pas compris. Et puis il a passé des tests cognitifs, et a été reconnu “handicapé” sur le plan cognitif. Est-ce que vous pensez que ma marotte m'avait aveuglée, et qu'au final elle a porté préjudice à la classe ?
Emmanuel : C'est possible... peut-être qu'on pourrait adopter en remplacement un principe de jetecassepaslescouillités.
Christine : Ah mais non ! Le principe éducabilité va avec le principe de jetecasselescouillités. Tiens, je n’ai même jamais vraiment envisagé qu’Ulysse pouvait avoir pâti de ma détermination. mais tu me donnes à penser qu’il me manquait la porosité qui laisse entrer les informations, les évènements extérieurs, la nouveauté, et permet de regarder les choses en face...  Pour arriver finalement à un réajustement constant entre ce que l’on veut et ce que l’on peut.
Emmanuel : La question est sans doute dans ce que l’on met derrière ce principe d’éducabilité et peut-être surtout dans les capacités de celui qui s’applique à opérer ces réajustements. Trop souvent, par exemple, s’adapter aux plus faibles consiste uniquement à leur répéter, encore et encore, les mêmes choses avec les mêmes mots.
Le réajustement, sur le principe, c’est bien ça qu’il faut, c’est nécessaire. Mais pour le faire, pour l’appliquer vraiment, c’est difficile, très difficile. Et plus l’écart est grand entre les uns et les autres, entre les niveaux et les comportements, plus c’est difficile. Et on confie ce travail à des gens qui ne sont ni formés ni sélectionnés pour le faire. Démontrer des théorèmes, faire des exercices, mettre au point une progression (pas trop ambitieuse, hein ?), ça j'ai appris à le faire. Pour le reste…
Christine : Je pense que dans certains cas, pour tenir, eh ben la grande copine de la marotte de l’éducabilité c’est l’hypocrisie (ah, comme les défenseurs du savoir pur et intouchable sont nobles, drapés dans leur dignité…), ou l’aveuglement (quand on ne veut pas reconnaitre qu’Ulysse profiterait peut-être, ou parfois, mieux d’un environnement éducatif plus adapté). 
Mais tout de même, au final, elle a sans doute surtout porté plus loin des enseignants et des élèves, fait naitre la persévérance. Et au fond il n’est pas besoin que cette croyance se fonde sur quelque chose qui soit vrai. Le stratagème de Pygmalion marche très bien. Il a marché dans des expériences d’ailleurs, lorsque l’on disait à des enseignants qu’une classe était constituée d’élèves particulièrement brillants, ce qui était faux : à la fin de l’année on se rendait compte que les résultats obtenus étaient meilleurs que dans la classe témoin. Alors bon, mon Ulysse, il est fort possible lui aussi qu’il ait profité de ma semi-illusion. Je le croyais capable, j'avais confiance, confiance dans ses capacités, sans savoir jusqu'où il pourrait aller. Au fond, c'est bien ce qui s'est passé.

mercredi 16 avril 2014

Russell et la marotte féconde (première partie)

Johannes Kepler (1571-1630) était astronome et astrologue. Les deux disciplines, à l'époque, n'étaient pas clairement distinguées.
Admirateur de Copernic, il rectifia sa conception du mouvement des planètes du système solaire : Copernic, influencé par les Grecs, pensait que l'orbite des planètes était circulaire. Kepler montra qu'elle était elliptique. On lui doit les trois fameuses lois qui portent son nom.



“Le caractère de l'esprit de Kepler était très singulier. Il fut amené à soutenir l'hypothèse de Copernic presque autant par le culte du Soleil que par des mobiles plus rationnels. Dans les travaux qui aboutirent à la découverte de ses trois lois, il fut guidé par l'idée invraisemblable qu'il devait exister un rapport entre les cinq polyèdres réguliers et les cinq planètes : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. C'est là un exemple extrême d'un phénomène qui n'est pas rare dans l'histoire de la science, à savoir que des théories qui se trouvent être vraies et importantes viennent d'abord à l'esprit de leurs inventeurs par suite de considérations entièrement absurdes et déraisonnables. Le fait est qu'il est difficile de penser à l'hypothèse exacte, et qu'il n'existe aucune technique facilitant cette étape essentielle du progrès scientifique. En conséquence, tout plan méthodique permettant d'imaginer des hypothèses nouvelles peut rendre des services ; et, si le chercheur y croit fermement, cela lui donne la patience nécessaire pour continuer à essayer constamment de nouvelles possibilités, même s'il a déjà dû en rejeter un grand nombre. Tel fut le cas de Kepler. Son succès final, particulièrement dans le cas de sa troisième loi, fut dû à une patience incroyable ; mais sa patience était due à ses croyances mystiques : un lien avec les polyèdres réguliers devait fournir un indice, et les planètes, par leurs révolutions, devaient produire une « harmonie des sphères » que seule l'âme du soleil pouvait entendre — car il était fermement convaincu que le soleil était le corps d'un esprit plus ou moins divin.”


Bertrand Russell, « Science et Religion », chap. La révolution copernicienne



La marotte s’apparente à l’illusion
                 
Christine : Alors, une marotte, c’est une chose à laquelle on s’accroche et qui fait avancer, agir. Et dans le texte de Russell, on voit que la marotte de Kepler était une illusion, ou une erreur, je ne sais pas bien choisir.
Hervé : Oui, illusion ou erreur ? Le mot illusion, dans son usage courant, comporte une connotation négative. Or, elle peut avoir une fonction semblable à celle de la peau : elle est protectrice et permet, par sa respiration, l'échange avec l'environnement. Nous ne pouvons probablement pas nous passer d'illusions, à condition de les examiner et de déterminer leur juste place, afin qu'elles ne se transforment pas en erreurs, en fantasmes, « ou pire », selon le titre d'un séminaire de Jacques Lacan…
Prenons un exemple : nous ne sentons pas la Terre tourner... « Eppur si muove ! (« Et pourtant elle tourne ») disait Galilée, et nous le savons. Ceci pose une distinction forte entre l'erreur et l'illusion. Se tromper, faire une erreur, consiste à tenir pour vraie une idée fausse or, dans l'exemple que nous avons donné, l'apparence d'immobilité subsiste même si nous avons une conception vraie, un savoir authentique du mouvement de la Terre. Que nous ne sentions pas sa rotation est cependant très positif, cette illusion nous protège d'un vertige certain, qui nous empêcherait d'interagir avec notre environnement : à l'Equateur, le mouvement de notre planète est de 1670 km/h, à cela il faut rajouter les 29 km/s de déplacement autour du Soleil…
Christine : Nos illusions sont donc résistantes à ce que l’on sait et elles ont un aspect positif, protecteur par exemple. Et une marotte peut faire partie des illusions bénéfiques, de celles qui nous donnent la patience et la persévérance, c’est ça ?
Hervé : C’est ça oui. Russell a raison de souligner que les grands scientifiques ont été souvent guidés par des marottes. La légende veut qu’Einstein, lorsqu’il n’arrivait pas à trouver une formule mathématique reliant des phénomènes physiques, s’exclamât : “Mais le Vieux ne joue pas aux dés”. Il était animé par la conviction, inspirée de Spinoza, selon laquelle les événements physiques s’enchaînaient de façon nécessaire et pouvaient donc être “mathématisés”.
Cette marotte est toujours présente chez de nombreux physiciens contemporains qui estiment que les quatre forces fondamentales de l’Univers (force nucléaire forte, force électromagnétique, force gravitationnelle, force nucléaire faible) peuvent être réunies en une seule formule.
Stephen Hawkins disait, il y a quelques années, qu’il pourrait ainsi “connaître la pensée de Dieu avant la création de l’Univers”.


L’émergence et la part limitée du hasard


Hervé : La (trop) fameuse “sérendipité” vient de la légende du Royaume de Serendip (approximativement le Sri Lanka actuel). De jeunes princes éduqués par le Roi, leur père, ne se décidaient pas à quitter la demeure familiale. Le Roi, un jour, les obligea à partir. Dans le monde extérieur, qu’ils ne connaissaient pas, ils appliquèrent les connaissances et les méthodes apprises dans le château de leur enfance. Ceci engendra des phénomènes émergents : ils firent des découvertes inattendues.
Wikipedia commons H. Vogtherr_J._Schalksnarr
Le mathématicien René Thom, auteur de la théorie des catastrophes, appliquait de la même façon un check list à toutes ses “trouvailles” : agrandir, rapetisser, déformer, concasser, etc.
Son propos était de générer de l’inattendu : que se passe-t-il si, selon la procédure “agrandir”, on utilise une idée une formule dans d’autres domaines que ceux dans lesquels son emploi s’est avéré utile ?
Dans les procédures de sérendipité, il s’agit à la fois de suivre une idée directrice ET de rester ouvert à ce qu’il peut arriver d’imprévu.


Dans le domaine de la recherche scientifique, des marottes peuvent faire avancer la recherche ou au contraire la bloquer. La résistance de l’Eglise aux hypothèses de Galilée était due à une marotte tenace : la Terre, lieu privilégié de la Création divine et de la Révélation DEVAIT être immobile et au centre de l’Univers. 

C’est dans un autre domaine que nous nous poserons dans un prochain billet la question de la marotte, de sa fécondité et de ses échecs : celui de la conduite de la vie, à l’échelle individuelle et collective. 

A suivre, donc...